«Je suis devenue toi» d'Ahlam Mosteghanemi... Une biographie du père et de la patrie
Par : Islem Kheniche
L'écriture est notre moyen d'éternité, et c'est l'une des innovations humaines les plus importantes à travers l'histoire parce que c'est un outil de base pour combattre le vide et l'oubli, ainsi, les mots forment cette force qui nous est absente, un endroit où nous vivons nos expériences et pelures intimes.
Dans sa dernière publication intitulée "Je suis devenu toi", édition Naoufal au Liban 2023, la romancière algérienne Ahlam Mosteghanemi travaille sur l'idée de l'écriture, en retraçant les expériences qu'elle a vécues et celles de son père, et en parallèle, ces événements que l'Algérie a connus après l'indépendance, et nous suivons ici la vision de l'écrivaine sur toutes ces questions. Ce livre n'est pas un travail historique autant que c'est un travail qui rappelle une expérience de vie dans laquelle Ahlam Mosteghanemi a vécu depuis ses années d'enfance avec le souvenir de son père, car l'histoire de ce dernier est proche avec celle du pays, en sa qualité de l'un des maquisards de la révolution de libération nationale et l'une des personnalités qui ont voulu contribuer, après l'indépendance, à l'édification d'un État de droit doté d'institutions.
La romancière dit dans cette biographie :«La plus grande perte n'a pas de logique, donc on ne peut pas la croire», et le lecteur de cette biographie sent qu'elle ne crut pas encore la perte de son père, car elle ravive ses traces, ses idées et son image dans tous les détails, comme s'il vivait toujours avec elle et qu'il la guidait dans les choix de sa vie. La relation de l'écrivaine avec son père, le combattant Ssi Cherif, est solide, c'est plutôt une relation unique au sein d'une société traditionnelle dans laquelle les femmes n'ont pas de voix. Et il avait le grand apport au début de la carrière de sa fille, et ce, lors d'une cérémonie nationale où la poétesse montante allait réciter des vers poétiques sur l'amour, mais a été accueillie par le public avec des sifflets et des dénonciations, et c'est là que son père, Ssi Cherif, est venu de l'hôpital où il se trouvait et monté devant tout le monde à côté de sa fille et s'est déclaré fier d'elle, et qu'elle a parfaitement le droit d'écrire sur ce qu'elle voulait, ainsi cette fille pensa au ciel de la poésie et de la littérature sans peur, et comme elle le décrit : "Ce fut le tournant le plus difficile de ma vie."
Par ailleurs, l'écrivaine a vécu une expérience remarquablement obsédante, car elle travaillait pour le succès et pour honorer son père à chaque instant de sa vie, mais le destin n'était pas à ses côtés cette fois comme étant son père n'a pas vécu son plus grand succès à la parution de son roman le plus célèbre, «Mémoire de la chair», car elle a déclaré à plusieurs reprises qu'elle avait écrit ce roman, qui est célèbre et best-seller dans le monde arabe et à l'international, pour son père.
Cette biographie est unique, car l'écrivaine n'hésite pas à tout dévoiler de sa vie et celle de son père, elle nous raconte son histoire avec sa petite amie yougoslave, avec qui il a correspondu de nombreuses fois. Elle décrit également la relation épineuse entre lui et sa mère par le fait que le destin les a réunis dans un mariage traditionnel, et malgré cela, ils ont combattu cette différence, et sa mère était un exemple de la femme algérienne qui a résisté à tout pour préserver la paix de sa famille, surtout quand Ssi Cherif est entré à l'hôpital à cause de son amour pour le pays!
Ssi Cherif a avalé l'amère réalité de sa patrie, comme beaucoup de ses frères révolutionnaires. Son amour pour l'Algérie a été une raison suffisante pour qu'il entre service de psychiatrie tout en s'effondrant du sort de ce pays, où les frères d'hier se battaient pour s'accaparer le pays du million et demi de martyrs.
La romancière parle de l'effet des massacres du 8 mai 1945 sur l'imaginaire collectif, décrivant son père comme faisant partie d'un groupe de fous :«Yacin a écrit son plus beau texte poétique, "Nedjma", alors qu'il était dans un état de véritable folie, un texte dans lequel il n'y a pas aucun héros sain d'esprit. Face à une mort extraordinaire dans sa brutalité, la folie est devenue normale, marchant avec les gens dans les rues. Les massacres de 1945 ont donné naissance à la première légion de fous.»
En lisant cette biographie, on s'interrogerait sur la position de Ssi Cherif dans tout cela, car on le voit dans chaque mot prononcé par l'écrivaine, et de là, on peut dire que c'est une biographie multiple qui ne s'arrête pas au parcours d'Ahlam Mostaghanemi seulement, mais nous sommes aussi devant la biographie de Ssi Cherif Mosteghanemi, celle qui nous a fait connaître les intimités de cet homme, ses idées révolutionnaires et patriotiques et son effort pour aider le pays à faire avancer et concrétiser son indépendance, mais on apprend aussi son aventure intime qui montre que l'amour était présent à toutes les étapes de la vie, quand la guerre faisait rage, les gens ne se préoccupaient pas au premier lieu d'amour, mais ils ne l'ont pas complètement abandonné, car ils attendaient la fin de la guerre pour recourir à la paix et la quiétude d'amour, et peut-être que beaucoup n'ont pas eu la chance en cela, car il y a ceux qui sont morts, et ceux qui n'ont pas été laissés en goûter en raison du sort du pays.
Dans cette biographie, nous sommes en face à un récital littéraire dans lequel Ahlam Mosteghanemi s'adresse à son père. Elle lui écrit en inventant sa façon de nier sa mort, selon ses dires : «Dans chaque livre je t'écrivais pour nier la réalité de votre absence.»
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