"Timimoun" DE RACHID BOUDJEDRA LE DÉSERT COMME ESPACE DE DÉCOUVERTE DE SOI ET LA PROBLÉMATIQUE DU CORPS DANS L’IMAGINAIRE COLECTIF
Par : ISLEM KHENICHE
Dans le roman "Timimoun", l’écrivain algérien Rachid Boudjedra explore le désert à la fois comme attraction touristique et comme espace de méditation et du beau, à travers un style narratif singulier. Le récit suit un voyage touristique à bord d’un bus surnommé "Extravagance", où le chauffeur, également narrateur, guide le lecteur à travers les événements.
L’œuvre aborde des thèmes variés, et Boudjedra, avec sa narration éclatée et rocambolesque, ose affronter des sujets épineux de l’humanité où la société se cherche. Il nous plonge dans un monde fascinant, celui d’un désert aride où coexistent les contradictions de la beauté et enchantement, mais aussi cruauté et peur. L’éditeur en pose question dans la couverture :"Comment le désert, où l'oasis de Timimoun est un îlot de paix dans une Algérie secouée par le terrorisme intégriste, peut-il éveiller la passion amoureuse chez un être qui s'y était jusqu'alors refusé ?". Cette interrogation semble centrale dans la déconstruction du texte et des personnages, car le héros a évolué en marge de la norme. Il a grandi avec deux amis, Kamel Raïs et Henri Cohen, ce dernier un Juif, qui ont été source de paradoxes dans sa vie, notamment dans leur rapport aux femmes, car tandis que, ses amis vivaient leurs aventures amoureuses sans complexe, lui souffrait de ce sujet.
Le désert, perçu comme une destination touristique et de détente, peut sembler idyllique aux visiteurs, mais ceux qui y vivent savent à quel point il est impitoyable, que ce soit sous la chaleur écrasante ou le froid mordant. Il étouffe peu à peu tout ce qui réside en nous après nous avoir dominé physiquement. Le narrateur raconte :"Le désert, la nuit, est une véritable imposture. On croit rêver, on perd le sens du réel. On voit des chamelles beiges cicatrisées en rose entrain de nomadiser. Des palmiers verts pousser sur les dunes safran. Mais tout cela est faux. Le Sahara est méchant, il est dur, il est insupportable. Seuls les touristes de passage le trouvent idylliqueet envoûtant. C’est dans cette région que j’ai le plus souffert, que j’ai eu le plus froid dans toute mon imbécile de vie… Personne ne connaît la souffrance s'il n’a pas regardé du haut de l’Assekrem ce chamboulement cosmique qu’est le Hoggar. Cette désintégration lunaire où la rocaille, le sable, les dunes, les crevasses et les pics majestueux donnent envie de mourir tout de suite. Le Sahara c’est ce grabuge intolérable du monde, ce bouleversement incroyable de de la géographie et de la géologie.
comprendre cette souffrance s’il n’a pas contemplé, depuis les hauteurs de l’Assekrem, le chaos cosmique du Hoggar, cette désolation lunaire où rochers, sables, collines, fissures et sommets majestueux inspirent la mort. Le désert est ce désordre insoutenable du monde, cette transformation terrifiante de la géographie et de la géologie". Ici, l’auteur à travers la construction de ce voyage de touristes écrase l’image idéalisée que se font ceux qui n’ont jamais connu la rudesse du désert, car la plupart des gens ignorent à quel point cet environnement est terrifiant et dangereux, un tourbillon de perdition et de chaleur extrême.
Ainsi, le désert, comme cadre essentiel, permet à l’héros de découvrir des parts de lui-même, enfouies et insoupçonnées. Sara, une touriste dans le bus qu’il conduit vers Timimoun en passant par Golea, incarne pour lui une révélation : pour la première fois, il ressent de l’amour et une attirance pour une femme. Ce quadragénaire, qui a vécu en renonçant aux femmes et en se réfugiant dans la vodka pour compenser ce manque affectif, voit en Sara le déclic de ses émotions, de sa jalousie et de toutes les névroses qui l’habitent. Tout cela découle de son ignorance du corps, qu’il méprise, que ce soit celui de l’homme ou de la femme. Il décrit avec dégoût sa vision des corps et des organes sexuels. Cette trajectoire met en lumière un stéréotype persistant dans la société d’alors – et encore aujourd’hui – autour de la perception du corps et de la difficulté à s’y réconcilier. Dans les sociétés qui se forgent des tabous les hommes comme les femmes ignorent souvent la culture du corps et négligent de comprendre ses réalités, ce qui engendre des blocages psychologiques rendant difficile une vie affective épanouie. Ces tabous, refoulés et rarement exprimés, persistent dans des sociétés réticentes à aborder ces questions.
Commentaires
Enregistrer un commentaire